Si vous êtes comme moi, vous vous rappelez Blanchette, la chèvre de Monsieur Seguin; elle partit vers la montagne, et, périt, dévorée par le loup, gagnée auparavant par la soif de Liberté.
C’est ce qui faillit arriver à la biche de Poyaller; à la place du loup, pourtant, ce fût.... Bichette est donc née bien plus tard que Blanchette, et, si vous connaissez Poyaller, vous comprendrez peut-être son envie de découverte de cet environnement naturel exceptionnel qui l’entourait. Elle le voyait, tout le monde lui en parlait, mais jamais encore, elle n’avait pu s’y promener.
C’est alors qu’un soir, elle aperçût une faille dans l’enclos, si petite que personne d’autre qu’elle n’avait pensé pouvoir s’y faufiler. Discrétement, sans prévenir ses copines, elle s’y aventura; elle n’avait pas un an. Dehors tout était différent.
A l’intérieur, les espaces étaient clos, peu nombreuses étaient les variétés d’herbes et de grains à manger, dehors, c’était foison et liberté, la découverte d’un monde nouveau. Et puis, que de cachettes rendant la vie tranquille. Les mois passèrent ainsi, sans que Bichette pensa une fois rentrer.
Certes, on la voyait, de temps en temps, rôder autour des autres biches leur contant sans doute quelqu’aventure passée dans ce pays de merveilles, si proche d’elles. A l’automne, les choses changèrent, les cachettes devinrent plus rares, les repas plus communs et même si, par moment, elle venait voir les autres, elle commençait à s’ennuyer.
C’est à ce moment que le Grand Cerf, dans sa forêt close, devenue inaccessible pour Bichette, se mit à bramer. En elle, grandissait l’envie de l’approcher. Comment faire pour rejoindre l’irrésistible amour qui l’appelait, tout près? Elle se montra plus souvent, à un endroit, puis à un autre, toujours plus près des cerfs et des biches de l’intérieur. J’eus beau, à ce moment user de tous les stratagèmes, Bichette, jamais n’emprunta les passages.
Pourtant, depuis quelques temps, un danger la menaçait; de plus en plus régulièrement elle apercevait de ces hommes accompagnés de chiens dont les aboiements la mettaient dans un tel état de frayeur qu’elle courait dans tous les sens. Plus surprenant encore, du morceau de bois que ces hommes tenaient à la main sortait un bruit terrible qui paraissait menacer nombre de rencontres que Bichette avait faites depuis sa sortie.
Ce fût ainsi jusqu’à ce jour où il lui parut que, tout à coup, ceux qu’elle avait toujours considérés comme des amis se mirent à la poursuivre, les chiens aboyant et les morceaux de bois pétaradant. Elle vit alors des balles filer devant, derrière, sur les côtés, sans heureusement jamais pouvoir l’atteindre. Les chasseurs avaient décidé de la tuer.
Maître du territoire, l’homme avait à ce point réglementé son existence que même s’il appréciait la vue d’un animal sauvage devenu de plus en plus rare, il ne pouvait supporter les dangers que générait sa présence. Le plus menaçant était l’accident provoqué par la traversée inopinée de ces animaux sur des routes où seuls les hommes ont appris à conduire.
Et puis, il y avait les cultures; il n’était plus question d’en accepter le rendement amoindri par le besoin de s’alimenter qu’avaient toujours eu les animaux sauvages. Tous ces dégâts économiques que l’animal ne pouvait mesurer, l’homme n’était plus prêt à les accepter. Acceptera-t-il d’ailleurs longtemps encore la grêle, les inondations, la sécheresse quand il pourra les vaincre?
Je savais que Bichette serait rentrée chez elle; il n’était pourtant plus temps d’attendre. Bichette aussi l’avait compris; elle voulait rentrer; à plusieurs reprises, beaucoup plus que je ne l’avais vu jusqu’alors, je la vis. A chaque tentative de la rentrer, c’était un échec.
Sans doute, à ces instants, un vent de paix souffla sur le Pays; généreusement, les chasseurs me proposèrent de m’aider à la rentrer, cette fois sans chien et sans fusil. Comme toutes les nouvelles à la campagne, cette nouvelle fit tant de bruit qu’elle parvint jusqu’aux oreilles de ma Bichette qui redevint sereine.
Pressée d’en finir et de retrouver la quiétude de son parc elle se laissa guider au moment même où les chasseurs venaient m’aider à la rabattre. Sincèrement heureux de n’avoir pas à la tuer, les chasseurs restèrent un moment à la contempler. Les quelques verres que nous bûmes ensemble, ensuite marquèrent le début d’une ère nouvelle.
Tout allait aller pour le mieux puisque chacun acceptait l’autre et qu’il avait compris qu’il valait mieux aider à panser les plaies plutôt qu’à y remuer le couteau. Noël approchait; marquant encore de sa présence, un heureux dénouement.





